Saturne et Cronos, du Titan grec au dieu romain
Cronos (ou Kronos) est le Titan grec que les Romains ont identifié à Saturne : dans la Théogonie d'Hésiode, il mutile son père Ouranos avec une faucille, avale ses propres enfants pour conserver le pouvoir, puis est renversé par Zeus. Saturne et Cronos ne sont pas un seul dieu à l'origine, mais à partir de la fin de la République romaine presque tous les mythes attribués à Saturne viennent de Cronos.
Sommaire
Le récit d'Hésiode
La Théogonie, poème composé vers le VIIe siècle av. J.-C., donne la version canonique du mythe. Elle se déroule en trois actes.
La castration d'Ouranos
Ouranos, le Ciel, empêchait ses enfants de naître en les maintenant enfouis dans le corps de Gaïa, la Terre. Accablée, Gaïa fabrique une grande faucille aux dents aiguës, faite d'adamas, et demande à ses fils de la venger. Seul le plus jeune, Cronos, « aux pensées tortueuses », accepte. Quand Ouranos vient s'étendre sur Gaïa, Cronos, caché en embuscade, lui tranche les parties génitales et les jette derrière lui (Théogonie, v. 154-182). Du sang tombé sur la terre naissent les Érinyes, les Géants et les nymphes Méliennes ; des organes tombés dans la mer naît Aphrodite.
Les enfants avalés
Devenu roi, Cronos épouse sa sœur Rhéa. Gaïa et Ouranos lui ont prédit qu'il serait vaincu par son propre fils. Il avale donc chacun de ses enfants dès leur naissance : Hestia, Déméter, Héra, Hadès et Poséidon (v. 453-467). Désespérée, Rhéa se rend en Crète pour mettre au monde le dernier, Zeus, et présente à Cronos une pierre emmaillotée, qu'il engloutit sans s'apercevoir de la ruse (v. 468-491).
Le détail compte : chez Hésiode, Cronos avale ses enfants tout entiers, il ne les dévore pas. C'est pourquoi ils peuvent ressortir vivants. L'image d'un dieu qui déchire et mange la chair de son fils, popularisée par Rubens et surtout par Goya dans Saturne dévorant un de ses fils, est une lecture bien plus tardive et plus violente du mythe.
La chute
Devenu adulte, Zeus contraint Cronos à recracher ses frères et sœurs. La pierre sort la première ; Zeus l'installe à Pythô, c'est-à-dire Delphes, comme un signe pour les mortels (v. 492-500). Suit la Titanomachie, une guerre de dix ans entre les Olympiens et les Titans, au terme de laquelle les vaincus sont enfermés dans le Tartare (v. 617-735).
Un autre Cronos : le roi de l'âge d'or
Le même Cronos a une face lumineuse. Dans Les Travaux et les Jours, Hésiode situe la race d'or des hommes « au temps de Cronos » : une humanité qui vivait comme les dieux, sans peine ni vieillesse, nourrie par une terre qui produisait d'elle-même (v. 109-126). Pindare place Cronos et sa tour dans les îles des Bienheureux (Olympiques, II). À Athènes, la fête des Kronia, au cœur de l'été, voyait maîtres et esclaves partager le repas : Macrobe, citant le poète latin Accius, y voit le modèle grec des Saturnales.
C'est cette face-là que Rome a d'abord retenue. En faisant de Saturne un roi exilé en Italie, Virgile et Ovide ont réconcilié les deux traditions : le tyran déchu de l'Olympe devient le bon souverain de l'âge d'or latin.
Comment Cronos est devenu Saturne
L'assimilation suit un processus bien connu, l'interpretatio, par lequel les Romains plaquaient la mythologie grecque sur leurs propres dieux. Saturne était un dieu agraire armé d'une faucille ; Cronos tenait une faucille : le rapprochement allait de soi. Le culte romain en garde la trace, puisqu'on sacrifiait à Saturne tête nue, « à la grecque » (voir Saturne, dieu romain).
| Cronos (Grèce) | Saturne (Rome) | |
|---|---|---|
| Origine | Titan, fils d'Ouranos et de Gaïa | Dieu italien des semailles |
| Épouse | Rhéa | Ops (assimilée à Rhéa) |
| Mythe central | Castration d'Ouranos, enfants avalés | Exil dans le Latium, règne de l'âge d'or |
| Fête | Kronia (été, Athènes) | Saturnales (17 décembre) |
| Lieu de culte notable | Olympie (colline de Cronos) | Temple du Forum, trésor public |
| Fin | Enfermé dans le Tartare ou roi des îles des Bienheureux | Caché dans le Latium |
La correspondance des enfants en découle : Zeus devient Jupiter, Héra Junon, Poséidon Neptune, Hadès Pluton, Hestia Vesta, Déméter Cérès (voir la famille de Saturne).
Cronos n'est pas Chronos
On confond très souvent Cronos (Kronos, avec un kappa) et Chronos (Khronos, avec un khi), le Temps personnifié. Les deux mots n'ont, selon les linguistes, aucun lien étymologique : l'origine du nom de Cronos est obscure, peut-être pré-grecque. Mais la confusion est ancienne. Cicéron l'expose déjà : les Grecs auraient appelé Saturne Kronos parce qu'il est chronos, le cours du temps, et l'on dirait qu'il dévore ses enfants parce que le temps engloutit les années qu'il produit (De la nature des dieux, II, 64).
Cette lecture allégorique a eu une postérité immense. À la Renaissance, Saturne et le Temps fusionnent en un vieillard ailé, muni d'une faux et d'un sablier : c'est l'ancêtre du « Père Temps » et de la Faucheuse. Le symbole de la planète, ♄, souvent décrit comme une faucille, porte la trace de ce glissement (voir le nom et le symbole de Saturne).
Les Titans dans le ciel de Saturne
L'astronomie a prolongé la généalogie. Plusieurs lunes de Saturne portent des noms de Titans, frères et sœurs de Cronos : Rhéa, Japet, Téthys, Hypérion, Phoebé, et la plus grande, Titan, dont le nom désigne toute la lignée. La planète du dieu est ainsi entourée de sa famille mythologique.
Questions fréquentes
Quelle est la différence entre Saturne et Cronos ?
Cronos est un Titan grec, fils d'Ouranos et de Gaïa ; Saturne est un dieu italien des semailles. Les Romains les ont identifiés et ont attribué à Saturne les mythes de Cronos.
Pourquoi Cronos mange-t-il ses enfants ?
Une prophétie de Gaïa et d'Ouranos lui annonçait qu'il serait détrôné par l'un de ses fils. Il les avalait donc à la naissance, jusqu'à ce que Rhéa le trompe avec une pierre à la place de Zeus.
Cronos et Chronos sont-ils le même dieu ?
Non. Cronos est le Titan, Chronos la personnification du Temps ; les deux noms n'ont pas la même origine. Leur ressemblance a toutefois inspiré dès l'Antiquité une lecture allégorique de Cronos comme le temps qui dévore tout.
Que devient Cronos après sa défaite ?
Chez Hésiode, les Titans vaincus sont enfermés dans le Tartare. D'autres traditions en font le roi des îles des Bienheureux, et la légende romaine le fait se réfugier dans le Latium.
Sources
- Hésiode, Théogonie, v. 154-210 et 453-506
- Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 109-126
- Cicéron, De la nature des dieux, II, 64
- Macrobe, Saturnales, I, 7