L'âge d'or, le règne de Saturne
L'âge d'or est, dans la mythologie gréco-romaine, le premier temps de l'humanité, quand Cronos, puis pour les Romains Saturne, régnait sur le monde : les hommes vivaient sans travail, sans guerre ni propriété, nourris par une terre qui produisait d'elle-même. Les poètes latins l'ont localisé en Italie, dans le Latium où Saturne exilé aurait régné, et l'ont appelé Saturnia regna, « le règne de Saturne ».
Sommaire
Chez Hésiode : la race d'or
Le mythe apparaît pour la première fois dans Les Travaux et les Jours d'Hésiode, vers 700 av. J.-C. Le poète décrit cinq « races » humaines successives : d'or, d'argent, de bronze, des héros, puis de fer, la sienne, la pire. La race d'or vivait « au temps de Cronos » : les hommes ignoraient la peine et la misère, ne vieillissaient pas, mouraient comme on s'endort, et la terre leur donnait d'elle-même des fruits en abondance (v. 109-126). Après leur mort, ils devinrent des génies bienveillants veillant sur les mortels.
Le récit d'Hésiode contient un paradoxe : le même Cronos est, dans la Théogonie, le tyran qui avale ses enfants (voir Saturne et Cronos). Le temps de son règne est pourtant celui du bonheur des hommes. Ce double visage traverse toute l'histoire du dieu.
Chez les Romains : les Saturnia regna
Rome a donné au mythe une géographie. Selon la légende latine, Saturne, chassé du ciel par Jupiter, débarque en Italie et y règne. Les auteurs n'en livrent pas tous la même version.
| Auteur | Œuvre | Ce que dit le texte |
|---|---|---|
| Virgile | Bucoliques, IV, v. 6 (vers 40 av. J.-C.) | Redeunt Saturnia regna : le règne de Saturne revient, avec la naissance d'un enfant merveilleux |
| Virgile | Géorgiques, II, v. 538 | Saturne menait sur terre cette vie dorée : la vie paysanne est l'héritière de l'âge d'or |
| Virgile | Énéide, VIII, v. 319-327 | Saturne rassemble les peuples sauvages du Latium, leur donne des lois ; sous son règne coulent les siècles d'or, puis viennent la guerre et la soif de posséder |
| Virgile | Énéide, VI, v. 792-794 | Anchise annonce qu'Auguste refondera l'âge d'or dans le Latium, sur les terres où régna Saturne |
| Ovide | Métamorphoses, I, v. 89-112 | Âge sans lois, sans juges, sans navires ni remparts ; printemps éternel, fleuves de lait et de nectar ; il s'achève quand Saturne est jeté dans le Tartare |
| Ovide | Fastes, I, v. 233-238 | Saturne arrive par bateau sur le Tibre ; le Latium tire son nom de sa cachette |
Le jeu de mots sur le Latium (de latere, « se cacher ») est une étymologie poétique, non une vérité linguistique, mais il ancrait le mythe dans le paysage même de Rome. Les traditions divergent aussi sur un point essentiel : chez Virgile, Saturne apprend l'agriculture aux hommes, alors que dans les Géorgiques (I, v. 125-128), personne ne labourait les champs « avant Jupiter ». L'âge d'or est tantôt un âge sans travail, tantôt l'âge où naît le travail heureux de la terre.
Janus, l'hôte de Saturne
Dans la version transmise par Macrobe (Saturnales, I, 7), Saturne est accueilli par Janus, roi du pays, qui partage avec lui son royaume. Janus aurait fondé une ville sur le Janicule, Saturne une autre, Saturnia, sur le Capitole. En souvenir de cette arrivée par mer, les plus anciennes monnaies de bronze de Rome portaient d'un côté le double visage de Janus et de l'autre une proue de navire. L'astronomie a d'ailleurs rapproché les deux dieux : l'une des lunes de Saturne s'appelle Janus.
Un mythe politique
Les Romains de la fin de la République vivaient dans un monde de guerres civiles. Le retour de l'âge d'or est devenu un programme politique : la quatrième Bucolique l'annonce, l'Énéide l'attribue à Auguste, et la propagande impériale reprendra l'image du saeculum aureum, le siècle d'or ramené par le prince. Les Saturnales jouaient le même rôle à l'échelle d'une fête : pendant quelques jours, maîtres et esclaves partageaient la table, comme au temps où la servitude n'existait pas.
Le temple de Saturne offrait une ironie que les Romains percevaient : on gardait le trésor de l'État dans le sanctuaire du dieu d'un âge qui ne connaissait ni l'or monnayé ni la propriété.
La postérité : de Dante à Ingres
La quatrième Bucolique a connu un destin inattendu. Les chrétiens y ont lu une prophétie de la naissance du Christ, et Dante, au chant XXII du Purgatoire, fait dire au poète Stace que ces vers de Virgile l'ont mené à la foi. À la Renaissance, l'âge d'or devient un thème de cour : chez les Médicis à Florence, le retour des Saturnia regna célèbre la paix d'un règne ; dans l'Aminta du Tasse, un chœur célèbre le bel âge d'or où tout ce qui plaisait était permis. Cervantès en fait un discours de Don Quichotte devant des chevriers (première partie, chapitre XI), à la fois sincère et comique.
Les peintres ont donné au thème des images idylliques, loin du Saturne terrifiant de Goya (voir Saturne dévorant un de ses fils) : Lucas Cranach l'Ancien a peint vers 1530 un Âge d'or où des couples dansent dans un jardin clos, et Ingres a laissé inachevé un grand Âge d'or au château de Dampierre. Pour un panorama, voir Saturne dans la peinture. Aujourd'hui, l'expression « âge d'or » désigne simplement la meilleure période de quelque chose, souvent regrettée, ce qui reste fidèle au mythe : un âge d'or est toujours passé.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'âge d'or de Saturne ?
C'est le premier âge de l'humanité selon la mythologie gréco-romaine, sous le règne de Cronos ou Saturne. Les hommes y vivaient sans travail ni guerre, et la terre produisait tout d'elle-même.
Que signifie « Saturnia regna » ?
L'expression signifie « le règne de Saturne » et désigne l'âge d'or. Elle est célèbre par le vers de Virgile redeunt Saturnia regna, « le règne de Saturne revient », dans la quatrième Bucolique.
Pourquoi l'âge d'or a-t-il pris fin ?
Chez Ovide, il s'achève quand Jupiter détrône Saturne et le précipite dans le Tartare : commence alors l'âge d'argent, avec les saisons et le travail. Chez Virgile, il décline à cause de la guerre et de la soif de posséder.
Combien y a-t-il d'âges de l'humanité ?
Hésiode en compte cinq : or, argent, bronze, héros et fer. Ovide n'en retient que quatre, en supprimant l'âge des héros.
Sources
- Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 109-201
- Virgile, Bucoliques, IV ; Géorgiques, I, 125-128 et II, 538 ; Énéide, VI, 792-794 et VIII, 319-327
- Ovide, Métamorphoses, I, 89-150 ; Fastes, I, 233-238
- Macrobe, Saturnales, I, 7